Espérance, crainte et incertitude
Il y a, dans cette lettre de Sénèque, une intuition d’une justesse presque déconcertante : l’espérance et la crainte ne s’opposent pas. Elles se tiennent, silencieuses, comme deux faces d’un même mouvement intérieur. Elles naissent d’un même lieu : l’incertitude.
« Tu cesseras de craindre si tu as cessé d’espérer. »
— Hécaton, cité par Sénèque
Il ne s’agit pas d’un renoncement, encore moins d’un appel au désespoir. Il s’agit d’un dévoilement. Espérer, c’est déjà quitter le sol du présent. C’est tendre vers un futur que l’on voudrait favorable. Craindre, c’est accomplir le même geste, mais vers un futur redouté. Dans les deux cas, quelque chose en nous se détache de ce qui est, pour se perdre dans ce qui pourrait être.
Sénèque peut alors affirmer que ces deux affects sont « attachés par la même chaîne ». Dès que l’on désire ardemment un résultat, la possibilité de le perdre s’insinue. L’espérance porte en elle sa propre ombre. L’une ne va jamais sans l’autre.
Ce qui trouble l’homme n’est pas tant le contenu du futur que le fait même qu’il lui échappe. L’incertitude ouvre un espace où l’imaginaire s’emballe, fabriquant tour à tour des scénarios lumineux ou menaçants. L’esprit oscille, balloté entre ces deux pôles, sans jamais trouver de repos.
« L’animal voit le danger et le fuit ; le danger s’éloigne, sa sécurité renaît. Nous, l’avenir nous torture en même temps que le passé. »
L’animal réagit au réel : il voit le danger, il fuit, puis il retrouve sa tranquillité. L’homme, lui, réagit au possible. Il porte en lui la mémoire des peurs anciennes et l’anticipation des peurs à venir. Ce qui, chez l’animal, s’éteint naturellement, se prolonge chez nous en un mouvement intérieur qui ne connaît pas de terme. Notre prévoyance — ce don précieux — se retourne contre nous lorsqu’elle se détache du présent. Elle devient excès, et l’excès devient poison.
« Nul n’a assez des misères du présent. »
Nous ajoutons au réel tout ce que nous craignons qu’il advienne. Nous superposons au monde une couche d’ombres qui n’appartiennent qu’à nous.
Le cœur de son message n’est pas une condamnation de l’espérance. Il ne nous demande pas de renoncer à désirer, mais de cesser de suspendre notre paix intérieure à ce qui dépend du futur. Il nous invite à revenir à ce qui est là, maintenant, dans cette zone où l’esprit cesse de se projeter pour enfin se déposer.
Ce passage de Sénèque éclaire avec une grande finesse la mécanique intime de nos troubles. Nous souffrons moins du monde que de nos projections. L’espérance et la crainte ne sont que deux mouvements d’un même élan : celui qui nous arrache au présent.
Revenir au présent n’est pas un repli. C’est une libération.
